7 décembre 2021

Madagascar asphyxiée par le vent brûlant du réchauffement climatique

Mon cœur saigne de voir ce beau pays, par ailleurs si riche, s’enfoncer chaque jour davantage dans la misère et la famine.

Notre aide est essentielle, mais elle ne peut résoudre cette crise terrible.

Les Echos, Joël Cossardeaux, publié le 27 oct. 2021 à 7:15, mis à jour le 27 oct. 2021 à 8:29

Frappé par des sécheresses à répétition, le sud de la « Grande Ile » crie famine. Plus de 1,5 million de ses habitants paient au prix fort les indécisions accumulées depuis des décennies pour développer ce territoire et le préparer à un réchauffement climatique qui s’accélère.

Quiconque se rend dans le sud de Madagascar est d’emblée soumis à rude épreuve. L’axe qui relie Fort-Dauphin à la ville d’Ambovombe, 108 km à l’ouest, est une suite ininterrompue de crevasses et de cratères avec, çà et là, quelques lambeaux de bitume.

Ci-gisent les derniers vestiges de la RN13, praticable au prix d’un épuisant rodéo de plus de 3 h 30 réservé aux conducteurs de 4X4, aux motocyclistes et aux chauffeurs de poids lourds. Sous un soleil implacable, marcheurs et cyclistes encaissent stoïquement les nuages de poussière de latérite soulevés par les aventuriers de cette « route de l’impossible ». Ils en sont les premiers usagers avec les zébus qui cheminent en troupeaux ou, le plus souvent, tractent des charrettes chargées de bidons d’eau.

Une eau vendue au prix fort que les paysans des villages de la région Androy, celle dont dépend Ambovombe, n’ont vu que trop rarement tomber ces dernières années. Leurs terres, assoiffées, ne peuvent plus les nourrir et c’est par milliers qu’ils les fuient, après avoir vendu le peu de biens qui leur restait pour subsister sur place. Ils partent gonfler les bidonvilles de cette petite ville poussiéreuse. Au bout de cet exode de la faim les attendent les rations alimentaires distribuées par les organisations internationales dans des conditions souvent anarchiques.

Le dernier et le plus important de ces camps de réfugiés, celui du quartier Berany, ne désemplit pas. Ici s’entassent 400 foyers dans des abris de fortune, faits de déchets de sacs en plastique. C’est là que Tenasoa, 22 ans déclarés, survit depuis un an avec sa mère et sa soeur. Un bébé au bras, la jeune femme dit avoir tout perdu. Et quand elle ne trouve pas de linge à laver pour une poignée d’ariarys, elle demande la charité pour manger entre les distributions alimentaires qui tombent chaque vendredi. Lorsqu’il lui a fallu quitter son village, où cette aide ne parvenait pas, comme dans beaucoup d’autres, un de ses oncles venait de mourir du « kere », raconte-t-elle.

Une malnutrition ravageuse

Ce terme, presque tabou, mais bien présent dans toutes les têtes des Malgaches, désigne la famine qui s’abat de plus en plus souvent sur l’Androy et les autres régions du sud de la « Grande Ile ». Cette année est la pire de toutes avec déjà 1,5 million de personnes impactées. « Aucune commune, aucun district ne sont épargnés », raconte Soja Lahimaro, le gouverneur de l’Androy. « Dans certains villages, j’ai pleuré », poursuit cet enfant du pays, la gorge prise par l’émotion et une sorte de rage contenue dans la voix. Celle d’avoir dû affronter l’inconcevable, à savoir la vue d’enfants terriblement amoindris par une malnutrition qui peut compromettre leur développement de façon quasi irréversible. Une situation aggravée par l’irruption du Covid qui a entraîné la fermeture des écoles et de leurs cantines. Dans un village des environs, plusieurs morts ont été mises au compte de cette situation en novembre dernier .

Les familles, privées du produit de leurs cultures, doivent se contenter du peu de ressources que la nature est encore en mesure de leur offrir : cactus, radicules ou encore insectes. Ces coupe-faim sont plus souvent un danger qu’un secours pour qui s’en nourrit. Des expédients alimentaires dont on aurait pu faire l’économie aux Malgaches depuis bien longtemps à entendre Soja Lahimaro car le « kere » ne date pas d’hier, rappelle-t-il. Sa première apparition remonte à 1938, deux décennies après que la sécheresse a jeté son dévolu sur cette région. « Il y avait déjà des difficultés à l’époque, mais la situation a dégénéré car le problème n’a pas été pris à temps », se désole le représentant de l’Etat malgache.

L’Ile de Madagascar accumule un très lourd retard d’adaptation au changement climatique, phénomène dont elle « n’est en rien responsable, mais dont elle est une des régions du monde à payer le prix le plus fort », estimait récemment David Beasley, le directeur du Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies. Et ce n’est malheureusement qu’un début. D’ici à 2080, la hausse du mercure dans le sud-ouest de l’île devrait se situer entre 2 degrés, selon le scénario le plus optimiste du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) et 3,4 degrés selon le plus pessimiste, celui où les émissions de gaz à effet de serre continuent de s’envoler.

Le souffle brûlant du Tiomena

Cette sécheresse persistante s’étend. La zone semi-aride qui recouvre l’est de l’Androy empiète de plus en plus sur la région de l’Anosy. Sa frontière n’est plus désormais qu’à 46 km du chef-lieu, Fort-Dauphin, là où commence la zone de culture des sisals, une espèce extrêmement coriace plantée à perte de vue et dont on tire une fibre textile. Il y a quelques décennies, cette barrière climatique se trouvait à 150 km plus à l’ouest, là où le Tiomena sévissait sporadiquement. Aujourd’hui, ce vent chaud, poussé par les alizés et chargé de la poussière de latérite arrachée aux sols érodés, libère régulièrement son souffle sur la région , asséchant tout sur son passage.

L’air est devenu plus brûlant sur la zone humide de l’Androy, de moins en moins rafraîchie par les précipitations. Au nord de Fort-Dauphin, dans l’aire protégée du massif de Tsitongambarika, c’est l’état d’alerte. Il y a deux ans, la majestueuse cascade de Manatantely, un spot prisé des touristes, s’est soudainement tarie. Cette coupure d’eau, totalement inédite de mémoire de Malgache, a duré plus de deux mois, semant la sidération dans la population.

« Si cette forêt n’est plus là, c’est la vie à Fort-Dauphin qui est en jeu », s’alarme Baomiavotse Raharinirina, la ministre de l’Environnement. Le Tsitongambarika, deuxième plus grande zone humide de basse et moyenne montagne de Madagascar, satisfait 75 % des besoins en eau des 70.000 habitants de ce district. C’est aussi un vaste puits de carbone qu’il ne faut surtout pas laisser se vider, ainsi qu’un sanctuaire unique pour le vivant. Au moins 112 espèces d’oiseaux, toutes endémiques, comme le hibou rouge, peuplent les lieux. Ceux-ci abritent également 8 espèces de lémuriens différentes dont 7 sont menacées. Un pan entier de ce qui fait l’identité de la « Grande Ile » est en jeu.

Sortir du charbon de bois

« Notre biodiversité est plus riche que celle du Costa Rica », assure Baomivotse Rahariniria qui regarde avec envie le modèle de développement touristique bâti par ce pays sur son patrimoine naturel. Un exemple que les autorités d’Antananarivo essaient de suivre, comme elles le peuvent. La reforestation d’une maigre partie de l’aire protégée du Tsitongambarika, qui couvre 60.000 hectares, a été engagée en janvier dans le cadre d’un programme de plantation d’espèces autochtones piloté par la Fondation Asity que préside Mialy Rajoelina , la « première dame » de la République de Madagascar.

Cette association gère ce territoire pour le compte de l’Etat bien en peine, financièrement, d’entretenir lui-même la grande majorité des 140 aires protégées du pays. A Tsitongambarika, le défi posé à la fondation Asity est immense et impossible à relever sans la participation des communautés locales à l’effort de reconversion économique qui s’impose ici. Tout l’enjeu est de parvenir à les orienter vers de nouvelles activités, comme la riziculture, les cultures maraîchères ou encore la forgerie, en lieu et place du défrichage dont les ravages sont très visibles.

Dépecée par endroits, cette forêt primaire, quand elle ne finit pas en bois d’oeuvre, part en fumée, celle causée par le brûlage du charbon de bois qui sert à chauffer les aliments. Ce combustible très toxique (22 % des décès lui sont dus) est quasiment l’unique source d’énergie domestique consommée dans le pays, 90 % des foyers l’utilisant. Une part que le gouvernement espère réduire en favorisant le gaz en bouteille avec une TVA ramenée de 20 à 5 % dans la dernière loi de finances. « Cela a entraîné une baisse du prix de vente de 6 %, négociée avec les distributeurs », indique Baomiavotse Raharinirina. La mesure, qui devrait coûter entre 15 et 25 milliards d’ariarys (entre 3,3 et 5,5 milliards d’euros), est encore trop récente pour permettre d’apprécier son impact.

Assurer la soudure

L’adaptation de Madagascar au changement climatique, c’est aussi et d’abord des décennies de passivité coupable à effacer ainsi que l’incurie des régimes qui se sont succédé depuis son indépendance. Depuis 1960, le niveau de vie n’a fait que baisser. Les infrastructures sont en piteux état. « On est passé de 65.000 km de routes bitumées en 1971 à 11.000 km aujourd’hui. On n’en serait pas là si le réseau avait été maintenu », tacle Marie-Chantal Uwanyiligira, la responsable des opérations de la Banque mondiale pour la Grande Ile. Cette situation contribue à maintenir les régions du Sud dans leur léthargie économique en même temps qu’elle amplifie les effets délétères du « kere ». L’acheminement des aides alimentaires d’urgence, qui souvent « s’évaporent » avant même de parvenir aux populations, est freiné par l’état des pistes.

Un casse-tête pour les organisations internationales, qui doivent assurer la « soudure », période plus ou moins longue pendant laquelle il faut compenser l’épuisement des stocks d’une récolte jusqu’à l’arrivée de la suivante . Or, les choses s’annoncent très mal pour les prochains mois. La dernière récolte, qui s’est achevée en avril, « est inférieure de 40 % aux précédentes, déjà très faibles », s’alarme un représentant de l’antenne locale du Programme alimentaire mondial (PAM). « On va devoir assister 1,6 million de personnes d’octobre à janvier prochain », estime-t-il.

Depuis qu’il est revenu au pouvoir en 2019, Andry Rajoelina, le président de la République de Madagascar, ne manque pas une occasion d’annoncer lors de ses nombreux déplacements dans le Sud, que la situation va changer. Il l’a encore fait début octobre en lâchant à la foule qu’« avant la fin de l’année seraient au moins lancés » les travaux de remise en état de la RN 13 entre Fort-Dauphin et Ambovombe. Un chantier que l’Union européenne finance pour l’essentiel, avec l’appoint de l’Etat malgache, tandis que la Banque mondiale va s’engager sur la rénovation d’un autre axe, la RN 10.

« On vient de valider avec la Banque mondiale un montant de 200 millions dollars », indique Andry Rajoelina qui voit là un début de crédibilisation auprès des bailleurs étrangers et internationaux de son « Plan émergence pour le Grand sud ». L’ambition est de libérer cette partie de l’île des boulets qui plombent son développement, comme sa démographie proprement galopante et sa dépendance alimentaire à l’aide internationale, devenue quasi chronique. Pour pallier celle-ci, « Rajoel » mise sur de grands chantiers, comme le prolongement au coeur de la région d’Ancroy de l’aqueduc qui dessert Fort-Dauphin. « Nous allons lancer l’appel d’offres cette année afin qu’on puisse irriguer 160.000 terres arables », promet le président, en se prévalant du financement du Fonds monétaire international (FMI). La course contre la montre est enclenchée. Pas sûr que le pays dispose des atouts pour la gagner.

Richard Yung

Image par Gerd Altmann de Pixabay

Richard Yung

Richard Yung, Sénateur des Français de l'étranger de 2004 à 2021, partage ici ses réactions à l'actualité.

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